Hicham et Mohamed Saleh Ibni Oumar : « Chaque année, nous nous sentons (comme) revigorés par le devoir de mémoire et de responsabilité ».

Publié le par Liberté pour IBNI OUMAR

 
 
 
 
 
2 février 2008 – 2 février 2011, voilà exactement 3 ans que l’opposant Ibni Oumar Mahamat Saleh disparaissait après l’assaut rebelle sur la ville de N’Djaména. Demeuré jusqu’alors introuvable, il suscite interrogations et indignation. A cette occasion, deux fils du disparu, Hicham et Mohamed, nous livrent leur sentiment. Un sentiment teinté par la soif de justice et de vérité.
 
La Voix : Il y a trois ans, votre père disparaissait lors des évènements de février 2008. Quel sentiment vous suscite cette commémoration ?
 
Hicham et Mohamed : Le sentiment profond qui nous anime est un sentiment d’injustice.  Cette disparition nous laisse un goût amer accentué par le fait d’une impression qu’Idriss Déby, son gouvernement et son clan ont pu arriver à leurs fins en multipliant diverses manœuvres dilatoires.
Nous progressons par étapes pour briser ce mur du silence qui permet à ce régime de se maintenir dans une position de déni tout en imprégnant, du fait de ce crime abominable, le peuple tout entier d’un sentiment d’impunité. Si Ibni Oumar a été enlevé par la garde présidentielle, torturé et assassiné, qui est à l’abri de ce clan qui ne recule devant rien pour éliminer ceux qui le gênent même de manière pacifique ?
A l'occasion de ce triste anniversaire, nous avons une pensée toute particulière à la mémoire  de tous les disparus tchadiens et à celle d’Ibni Oumar en particulier qui reste le symbole de la lutte pacifique et démocratique pour un Tchad meilleur. Nous voulons assurer également au peuple tchadien que de notre vivant et au-delà des intérêts que pourrait tirer telle personne ou telle autre de cette disparition, nous nous engageons à faire poindre la vérité où qu’elle se trouve et quel qu’en soit l’enjeu politique, économique ou stratégique.
Nous ne serons ni dans l’oubli, ni dans l’indifférence. Chaque année, nous nous sentons comme revigorés par le devoir de mémoire et de responsabilité envers notre père qu’on a vu œuvrer pour le peuple tchadien avec une abnégation des plus salutaires. En cette date tragique, nous avons préparé une série d’actions, dont une réunion avec des responsables de l’Organisation internationale de la Francophonie et de l’Union européenne  suivie d’une conférence de presse à l’Assemblée nationale française où par ailleurs le vice-président du Groupe  socialiste posera encore une fois une question orale au Ministre des Affaires étrangères français.
 
Jusqu’alors, aucune lumière n’est faite sur cette disparition. N’est-ce pas un fardeau pesant pour vous ? 
 
On parlera plutôt de devoir. Notre père a fait le choix de servir son pays. Nous nous devons de respecter ce choix et de faire en sorte que son idéal et ses aspirations puissent lui survivre à travers nous mais aussi à travers d’autres Tchadiens épris de paix, de justice et de développement. Ibni Oumar mérite, comme tout être humain, une sépulture digne de ce nom et que justice lui soit faite. Lors de son dernier entretien sur France 24, en parlant du procès Habré, Deby s’est étalé sur la question des familles des victimes qui ne pouvaient pas faire leurs deuils. Nous le prenons au mot et nous réclamons qu’il nous remette le corps de notre père pour que l’on puisse faire notre deuil. Que le commanditaire et ceux qui sont coupables de cet acte soit jugés à la juste mesure de leur méfait odieux.  
 
Il y a peu, une plainte aurait été déposée par vous dans cette affaire. Quelle est la suite ?
 
En effet, la famille a porté plainte contre les forces de sécurité tchadiennes à N’Djaména mais nous ne croyons pas à la justice tchadienne. L’instruction judiciaire est au statu quo, aucune information ne filtre et on a cru comprendre que des procès-verbaux auraient disparus ou auraient tout simplement été dissimulés.
En effet, croire qu’un juge tchadien mettrait en accusation par exemple le neveu d’Idriss Déby qui a été cité comme le chef du commando ayant enlevé notre père par le rapport de la commission d’enquête serait purement et simplement impossible à nos yeux. Cette affaire doit être instruite par des juges indépendants, mais nous doutons de l’indépendance de la justice tchadienne sans mettre en cause la compétence des juges bien entendu. D’autre part, l’entrée en vigueur de la convention pour la protection des personnes disparus, dont nous attendons la transposition en droit français, pourrait nous donner des pistes supplémentaires pour intenter des actions beaucoup plus concises. En outre, Le Parti pour les libertés et le développement (PLD), dont notre père était le Secrétaire général, avait déjà déposé une plainte dès les premiers mois de cette disparition, plainte qui a notre connaissance n’a toujours pas eu de suite. Pour aller encore plus loin, les responsabilités de la France pendant les évènements de février 2008, ceux  des parrains (U.E, O.I.F…) de l’Accord du 13 août (qu’on pourrait appeler Accord « Ibni Oumar ») devraient également être établis pour une bonne administration de la vérité dans cette affaire. 
 
Cette commémoration coïncide avec la campagne pour les élections législatives.  Croyiez-vous en des élections libres et transparentes suite à l’Accord politique du 13 août 2007 ?
 
En assassinant Ibni Oumar, un des principaux favoris dans un jeu électoral transparent, en sabotant les premiers mécanismes de mise en œuvre de l’Accord du 13 août, Idriss Déby en a violé la lettre même. Cet accord, dont notre père avait travaillé longuement les contours, a été vidé de son sens. L’Union européenne vient de déployer des observateurs pour les législatives du 13 février prochain, alors que la campagne électorale qui a commencé ne respecterait pas le Code électoral. L’Union européenne fait du forcing dans le seul dessein de valider des élections dont les résultats sont connus d’avance, c’est-à-dire reconduire purement et simplement la majorité parlementaire du parti-Etat à l’Assemblée nationale et réélire ensuite Idriss Déby. Une bonne leçon de démocratie que la présidence à vie en usant de moyens dits démocratiques et en utilisant différentes méthodes de fraude et d’intimidation. Idriss Déby ne quittera pas le pouvoir dans ces conditions et l’assassinat de notre père en est la preuve, son clan et lui sont allés trop loin pour reculer. La communauté internationale doit se ressaisir, car on ne pourra se contenter, le jour où tout cela se finira, d’un discours qui nous dira qu’ils auraient sous-estimé la détresse du peuple tchadien (dixit le gouvernement français et la Tunisie). Le PLD va aux élections, pour exister en tant que parti d’avenir, pour témoigner de sa présence en tant que parti à part entière à travers les orientations impulsées par le Secrétaire général. Notre père assassiné, l’opposition a été fragilisée et n’a pas su rebondir après cette disparition, ne serait-ce en exigeant la lumière sur le sort de leur compagnon comme préalable à toute négociation. Elle est allée pitoyablement à la soupe dans un premier temps, puis certains sont entrés dans un processus d’alliance avec le clan au pouvoir. Voir de tels comportements nous laisse sans voix. La politique est faite d’alliances mais cela se passe dans des politiques saines et non pas dans des politiques souillées par le sang et le meurtre.
 
A l’heure où certains pays africains sont secoués par des soulèvements populaires ou des conflits postélectoraux, comment percevez-vous l’avenir politique du Tchad ?
Nous ne sommes pas des analystes politiques, mais une lecture simple de ces évènements sanglants et révolutionnaires mettent en exergue la détresse des peuples africains acculés par leurs gouvernements respectifs qui eux-mêmes sont soutenus par la France, entre autres. Ces nouveaux cyclones toutefois salutaires pour les peuples d’Afrique nous prouvent que de telles crises sont d’origine sociale et politique sans parler des violations des droits de l’Homme.  
Un document très intéressant, intitulé « Tchad Eden de rapaces » circule sous le manteau actuellement à N'Djamena : il montre que le verrouillage du processus démocratique, la dilapidation des deniers de l’Etat, l’impunité et l’injustice entretenus par un clan sont en train de nous conduire inévitablement vers une révolution populaire, chose qui serait plus salutaire qu’une rébellion armée à nos yeux. Les révolutions populaires ont plus de légitimité qu’une poignée de personnes qui prennent les armes et qui aspirent à prendre le pouvoir par les armes. Développer sa crédibilité par la lutte pacifique est surement plus valorisant que la force des armes qui n’octroie certainement pas une crédibilité envers le peuple et au-delà envers la communauté internationale. Le temps de la solution armée est dépassé à l’heure où la mondialisation et la vulgarisation de l’information a pris le pas sur l’enfermement que connaissait l’Afrique d’antan. L’avenir politique du Tchad, tel qu’on le perçoit, est assez incertain. En effet, les dernières dérives monarchiques d’Idriss Déby se dévoilent au grand jour. Il fait entrer son père, inconnu jusqu’alors, parmi les cinquante personnalités ayant marqué le Cinquantenaire de l’indépendance du Tchad, érige ses frères et sœurs en martyrs tchadiens, etc.
Mais, espérons que ce vent de changement, qui souffle déjà au Maghreb, sera de bon augure pour des pays comme le Tchad.
 
Propos recueillis par Serge Abou Ouambi

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