Intervention de Gaëtan Gorce à l’Assemblée nationale le 25 mars 2010

Publié le par Liberté pour IBNI OUMAR

"Faire reculer une injustice, ne serait-ce que d'un millimètre,

c'est faire progresser la Liberté, même si ce n'est que d'un millimètre."  
 SL371026.jpgSur la proposition de résolution tendant à inciter le Gouvernement français à remplir les obligations que lui donnent les recommandations de la commission d'enquête tchadienne concernant les événements du 28 janvier au 8 février 2008 afin de connaître la situation de M. Ibni Oumar Mahamat Saleh disparu à N'Djamena, capitale du Tchad, le 3 février 2008.
 
Pourquoi, Monsieur le Président, Monsieur le Ministre, Mes chers collègues, sommes-nous ici ?
 
Nous sommes ici d’abord pour demander justice ! Justice pour un homme, Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu le 3 février 2008 et pour lequel on est depuis lors sans nouvelle. Oh me direz-vous : « Que pèse la vie d’un seul homme au regard de celles de centaines de milliers d’hommes et de femmes victimes de violence entre pays ou entre clans en Afrique et plus particulièrement encore dans le Darfour tout proche ». Une seule vie est de peu de poids sans doute devant l’éternité. Mais elle pèse d’un poids énorme au regard des principes et d’abord du principe de justice. En ce sens, demander justice pour Ibni Oumar Mahamat Saleh n’est pas demander justice pour lui seul mais pour tous ceux et toutes celles qui, comme lui, ont été, sont, vont être victimes de l’arbitraire et de ses vieux complices : le cynisme, le mensonge, l’indifférence et peut-être plus encore le silence. C’est d’ailleurs cette conspiration du silence que nous avons eu tant de mal à briser sur ce dossier, et je veux remercier tous ceux qui nous ont aidé à le faire, la famille d’Ibni naturellement, mais aussi mon collègue sénateur Jean-Pierre Sueur, les parlementaires qui ont signé mon appel de l’an passé et enfin les organisations humanitaires qui se sont mobilisées. Faire reculer une injustice, ne serait-ce que d'un millimètre, c'est faire progresser la Liberté, même si ce n'est que d'un millimètre.
 
 
Pourquoi sommes-nous ici ? Nous sommes ici pour demander que cette vieille ennemie des Pouvoirs, la vérité, soit faite ! Nous voulons savoir ce qui est arrivé à Ibni Oumar Mahamat Saleh, comme nous voulons savoir ce qui est arrivé à Anna Politovskaïa en Russie, à Jame Edouardo Garden Ferero en Colombie, à Samir Kassir au Liban, ou aux dizaines d'Iraniens disparus à l’issue des grandes manifestations qui ont suivi les élections…
En nous battant pour un homme, nous menons un combat dont la portée est comme chaque fois universelle.
 
Pourquoi enfin sommes-nous ici, à cette tribune, plus particulièrement celle de l’Assemblée nationale ? Sans doute parce que l’on peut espérer que ces deux principes de justice et de vérité y soient plus que chéris. Mais aussi (je n’ose pas dire : surtout), parce que s’il est un pays qui compte tenu de son histoire et de ses relations avec le Tchad, peut aider à faire émerger la vérité et la justice, c’est bien la France. C’est en réclamant, ici à Paris, la justice et la vérité que nous pourrons l’obtenir là-bas à N’djamena. Et nous savons bien que c’est en interpellant votre Gouvernement que nous pourrons atteindre le Gouvernement Tchadien, pour autant naturellement Monsieur le Ministre que vous vouliez bien vous montrer plus que jamais attentif à notre appel.
 
 
Oui, Monsieur le Ministre, ce que vous demande ici la Représentation nationale, je le crois unanime, c’est d’agir à la hauteur des moyens qui sont les vôtres au Tchad et auprès du régime de Monsieur Deby. Le soutien que nous apportons au Tchad, la place qu’occupe la France au Tchad, le rôle qu’y jouent ses soldats, l’action qu’y mènent ses représentants en particulier pour favoriser son évolution politique, nous créent autant de responsabilités. Que l’on puisse en toute impunité, arrêter, faire disparaître l’un des Chefs de l’opposition parmi les plus respectés, presque à notre nez et à notre barbe, nous concerne à la hauteur des autres engagements que nous avons pris dans ce pays. Ce qui nous oblige Monsieur le Ministre à être omniprésent sur ce dossier, c’est que nous le sommes, au Tchad, sur tous les autres.
 
La France l’a d’ailleurs reconnu par la voix même du Président de la République qui s’est au début de cette affaire, fortement impliqué et a obtenu la création de la Commission d’Enquête dont je parlerai tout à l’heure. Je ne veux pas à cette tribune, en tout cas pas encore, faire le procès d’une politique ni même d’une forme de complaisance. Je veux aujourd’hui m’en tenir aux faits et à la procédure judiciaire. Mais vous n'en serez pas quitte, Monsieur le Ministre, par de simples déclarations. Vous devez faire encore plus pour faire avancer la vérité que nous réclamons. Celle-ci a aujourd’hui des points d’appui solides et en particulier les conclusions de la Commission d’Enquête obtenues de haute lutte et rendues en juillet 2008. Ses conclusions sont accablantes et nous fournissent des indices précis et concordants. Non seulement elles mettent très clairement en cause l’attitude des forces armées tchadiennes à l’égard de leur population civile, ce qui mériterait en soi un examen particulier. Mais, plus encore, elles expriment très clairement l’idée qu’Ibni Oumar Mahamat Saleh a bien été arrêté au soir du dimanche 3 février 2008 par des forces régulières de l’Armée tchadienne. Elles confirment qu’Ibni Oumar Mahamat Saleh a été arrêté sur ordre, ce qui pose, je cite, compte tenu l’absence de centre opérationnel à l’exception de celui qui se tenait alors au Palais présidentiel, le problème de la chaîne du commandement, et dans cette chaîne, du rôle du Chef de l’Etat tchadien lui-même. Certes, depuis lors une action judiciaire a été engagée. Vous conviendrez que depuis 18 mois, elle n’a guère avancé. Les juges saisis de cette affaire ont même demandé au début de cette année un nouveau délai de 6 mois. On nous parle certes même maintenant d’un possible procès en juin ou en juillet. Mais sur quoi portera-t-il ? Sur des centaines de cas de tortures, de viols et de disparitions qui ont été recensés par la Commission ? Ce ne serait que justice, même si on peut regretter que des indemnisations aient déjà été apportées à certaines des victimes, comme si l’on cherchait à les faire taire ou à les faire renoncer à leur action. Mais que deviendra dans cette foule de faits et d’évènements macabres, le cas spécifique d’Ibni ? Il n’apparait pas aujourd’hui, au regard des pièces réunies dans l’enquête, d’éléments permettant de penser que le procès sera bien celui des auteurs, et des complices de la disparition d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Et c’est cette double préoccupation qui nous a conduit à déposer cette résolution. Notre devoir, celui de la France, est de réunir toutes les conditions, obtenir toutes les garanties pour que tout soit bien mis en œuvre, pour que la vérité soit faite et la justice rendue. Nous demandons, comme la Commission d’Enquête l’a suggéré dans sa 11ème recommandation qu’au Comité de suivi mis en place et constitué exclusivement de personnalités politiques viennent s’ajouter des représentants de la Communauté internationale à savoir, un représentant de l’Union européenne, un représentant de l’organisation de la francophonie, un représentant de la France. Tel est l’objet de notre résolution. Elle va dans le sens de tout ce qui a été entrepris depuis plus de deux ans. Il est à cet égard urgent de la voter et urgent de la mettre en œuvre compte tenu du calendrier que j’ai rappelé précédemment.
 
Justice et vérité : y a-t-il deux exigences plus élémentaires, y a-t-il mots plus simples sur lesquels nous mettre d’accord et recueillir l’unanimité de cette Assemblée ?
 
A quoi bon invoquer la vieille flamme qui brûlait dans le cœur de nos compatriotes, celle de la liberté, si nous ne sommes plus aujourd’hui capables de nous mobiliser lorsque celle-ci est menacée ? Si nous étions totalement fidèles à la Déclaration qui inspire notre Constitution, cet hémicycle devrait être rempli d’hommes et de femmes exprimant leur réprobation. Pourtant, nous ne sommes que quelques-uns. Mais, au regard du long chemin que nous avons parcouru depuis le 3 février 2008, quelques-uns, c'est déjà beaucoup et, je les remercie de leur présence sur tous les bancs. Je les remercie d’être de ceux qui considèrent qu’agir vaut mieux qu’observer, dénoncer vaut mieux que tolérer, se battre vaut mieux que se résigner.
 
La France doit obtenir du Tchad la vérité sur Ibni Oumar Mahamat Saleh. Parce qu’elle est la France et parce que c’est le Tchad. Et en le faisant, peut-être saura-t-elle en faire un symbole de temps qui changent, en particulier dans la relation entre la France et l’Afrique, dont on a si souvent annoncé en vain la rénovation, de temps qui changent simplement parce qu’aux yeux de ceux qui en ont la charge les principes, eux, demeurent.
 
Gaëtan Gorce

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