Les députés français se penchent sur la disparition de l'opposant tchadien Ibni Oumar

Publié le par Liberté pour IBNI OUMAR

Par RFI

 

ibni45.jpgA l’Assemblée nationale française, les députés ont rouvert le dossier sur le Tchad pour entendre quelques personnalités françaises présentes à Ndjamena lors de la dernière grande offensive des rebelles en février 2008. Au terme de ces affrontements,  trois opposants politiques avaient été enlevés, mais seuls deux ont réapparu. On est toujours sans nouvelles d’Ibni Oumar Mahamat Saleh. Le député socialiste français, Gaëtan Gorce, invité de RFI évoque l’ouverture du dossier par les parlementaires.

 

 RFI : Une audition sur le Tchad à l’Assemblée nationale ce n’est pas fréquent. Mardi 23 mars 2010, vous avez donc entendu deux diplomates français, dont l’ambassadeur à Ndjamena. Pourquoi cette audition ? 

 
Gaëtan Gorce : D’abord il nous semblait nécessaire, un peu plus de deux ans après la disparition d’Ibni Oumar Saleh, de savoir à peu près où on en était dans cette affaire. Ce que les diplomates français connaissaient de cette affaire et de ce qui s’était passé depuis. Donc nous avions le souci de ne pas laisser ce dossier s’endormir derrière une pile d’autres. 
 
RFI : Alors on rappelle les faits : on est le 3 février 2008. Quelques heures après la défaite des rebelles à Ndjamena, le soir de ce 3 février, trois chefs de l’opposition tchadienne non armés, Ibni Oumar Saleh, LolMahamat Choua et Ngarlejy Yorongar sont enlevés à leur domicile, par des éléments de l’armée tchadienne. Et depuis, on est sans nouvelles d’Ibni  Oumar Saleh. Est-ce que l’audition de ce mardi vous a permis d’en savoir plus ? 
 
G.G. : Pas véritablement. Même si ça nous a permis, effectivement, de préciser peut-être un peu mieux le rôle joué par chacun, dans la mesure où nous avons interrogé l’ambassadeur de France sur ce qu’a été son action, pendant cette période. Il nous a indiqué qu’il était essentiellement occupé par l’évacuation des ressortissants. Néanmoins, il a reconnu effectivement avoir été informé de ces disparitions assez tôt, en avoir parlé au gouvernement tchadien.
 
Je l’ai pour ma part interpellé, sur le fait qu’il est dommage que la France n’ait pas profité de la résolution du Conseil de sécurité du 4 février, pour inclure une mise en garde contre toute conséquence néfaste des événements pour les opposants, dont on savait à ce moment-là qu’ils avaient disparu. 
 
RFI : Le 5 février, c'est-à-dire deux jours après l’enlèvement de ces trois opposants, l’ambassadeur de France, Bruno Foucher, a reçu la presse et a évoqué une éventuelle connivence de ces opposants avec les rebelles. Est-ce qu’il vous a répété la même chose ce mardi ?
 
G.C.: Il ne m’appartient pas de répéter, les propos de l’ambassadeur. Ceci dit, effectivement il a confirmé, sans que je puisse en donner le détail de ses propos, ses déclarations de l’époque. 
 
RFI : Et il continue de le penser aujourd’hui ? 
 
G.G. : Il estime que les informations qui lui ont été communiquées, en tout cas, donnaient cette indication. Il n’a pas précisé les choses pour le reste. 
 
RFI : Est-ce que vous avez le sentiment qu’il vous a tout dit ou qu’il en a gardé sous le pied ? 
 
G.G. : Je pense que le véritable interlocuteur pour la commission devrait être maintenant le ministre des Affaires étrangères. Je crois qu’il y a, dans cette affaire, beaucoup d’intérêts qui sont très étroitement liés. Il est incontestable que les liens qui existent entre le gouvernement tchadien et la France alors que ça devrait rendre les choses  plus faciles, les rendent au contraire plus difficiles. Il faut donc maintenant progresser par étapes.
 
Personnellement, moi j’insiste, je ne suis animé par aucune volonté polémique à l’égard de qui que ce soit. En revanche, je dénonce et poursuis le mensonge dans cette affaire. Donc, en deux ans nous avons quand même réussi un peu à faire remonter ce dossier à la surface du débat parlementaire et médiatique. Maintenant, la prochaine étape c’est la résolution qui va être débattue à l’Assemblée.
 
Aujourd’hui, il consiste pour l’essentiel, étape par étape, à demander, c’est le sens de cette étape nouvelle, que les représentants de la communauté internationale soient associés au comité de suivi tchadien, qui suit l’enquête judiciaire tchadienne qui est menée et dont les conclusions devaient être communiquées dans le courant de cette année.
 
 RFI : Pensez-vous qu’il y a, au sommet de l’Etat français, des gens qui savent ce qu’est devenu Ibni Oumar Saleh ?
 
G.G. : Je ne voudrais pas polémiquer. C’est toute la difficulté de cet exercice, mais si vous me demandez ma conviction intime, je n’ai pas évidemment, le moyen de le démontrer. Je pense qu’il y a, je ne sais pas à quel niveau et je ne sais pas comment l’information a circulé, mais je suis évidemment convaincu que les autorités françaises savent ce qui s’est passé. Je pense qu’elles n’ont pas de responsabilité dans ce qui s’est passé, mais qu’elles le savent. 
 
RFI : Et donc, on est dans le secret-défense ? 
 
G.G. : Nous verrons. Là encore, nous allons demander communication des documents qui ont pu être échangés entre l’Ambassade et le Ministère des Affaires étrangères, Matignon et l’Elysée, pendant cette période. Quand on connaît un peu la façon dont les choses se passent au Tchad, personne, de toutes les personnalités que j’ai pu rencontrer et quelles qu’elles soient, ne peut imaginer que les événements se soient déroulés sans que la France l’ait appris, à un moment ou à un autre. 
 
RFI : Aujourd’hui donc, il va y avoir ce débat à l’Assemblée nationale. C’est une première sur le Tchad. Est-ce que vous envisagez aussi éventuellement une commission d’enquête parlementaire sur ces événements ?
  
G.G. : Moi, j’attends maintenant avec impatience de voir si le comité de suivi sera élargi à des personnalités de la communauté internationale. J’attends de voir si le délai qui a été demandé, pour  la remise du rapport d’enquête tchadienne, en fait les conclusions de l’enquête judiciaire,*en juin sera respectée. Si sur l’un de ces éléments nous avions évidemment des doutes supplémentaires, nous serions amenés à revendiquer de manière beaucoup plus forte la constitution d’une commission d’enquête, pour que nous poussions nos investigations.  
 
RFI : Vous êtes socialiste, donc minoritaire à la Chambre. Est-ce que vous ne craignez pas un blocage de la part de la majorité UMP et notamment du président de la Commission des Affaires étrangères, Axel Poniatowski ?
 
G.G. : Je pense que la majorité peut comprendre, et je l’espère, que l’objectif n’est pas un procès contre qui que ce soit, et en particulier contre la diplomatie française, l’armée française, mais d’obtenir que la vérité soit faite. Si tout est mis en œuvre pour que la vérité soit obtenue, nous n’aurons pas de raison d’entrer dans un débat qui pourrait devenir, effectivement, plus politique ou plus polémique.
 
Donc, la majorité nous a déjà annoncé qu’elle avait l’intention de voter la résolution. Je pense que c’est un bon point. Il faut que derrière, le gouvernement, le président de la République, obtiennent l’association de représentants de la communauté internationale au comité de suivi et obtiennent que l’enquête soit menée dans des conditions décentes pour que la justice tchadienne puisse faire son travail. Si tel n’était pas le cas, nous aurions forcément un doute. Les choses prendraient une autre dimension. Mais je peux penser, j’espère en tout cas, que la majorité comprendra qu’elle n’a pas forcément intérêt – en tout cas pour l’instant – à ce que le débat déborde du cadre stricte de la question des droits de l’Homme.
 
Pour ma part, mon seul souci c’est de faire la vérité sur le cas d’Ibni Oumar Saleh. J’ai posé la question à l’ambassadeur hier, de savoir s’il considérait que nous étions dans un Etat de droit où l’indépendance de la justice était assurée. J’attends toujours sa réponse, mais certains silences sont éloquents. 


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